vendredi 1 avril 2011

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Ce texte ne parle ni de révolution, ni de politique, ni de Kasba, il parle de ma modeste personne, je le publie maintenant, car vu tout ce qui se passe a Tunis ces jours ci, ils risque fort de passer inaperçu, et tant mieux.

En 1999, giflé par un policier dans le métro je connus pour la première fois de ma vie le sentiment d’injustice, un vrai et profond sentiment d’injustice. Je réalisai après tant d’années que la Tunisie dans laquelle on vivait était loin d’être celle dont on nous parlait au lycée.

L’incident en lui même peut sembler sans importance. Pourtant, le sentiment d’impuissance, l’état de rage qu’il a provoqué en moi, furent le moteur de ma révolte et mon engagement. 

En 2003, j'ai été à Paris. Pendant les quelques mois que j’ai passé la bas, j'ai pu lire des journaux, j’ai eu la chance de côtoyer des gens intéressants. J'ai lu l'Audace, j'ai pu avoir accès à un internet libre.. Et j'ai écouté parler des droits de l'homme.

Un ami beaucoup plus âgé que moi m'a présenté le microcosme politique de l'époque. Il m'a beaucoup parlé, m’a montré ce que je ne voyais pas encore. Il y'avait tellement de pourriture, de soi disant "différences idéologiques" qui n’étaient au fond qu'une histoire de baise ou "نبزة"

J’ai commencé à  mieux voir le mensonge, la manipulation, les coups bas, les magouilles. J’ai vu la misère des uns transformée en un moyen et une source de notoriété et de gloire pour d’autres. 

C’était pour moi, un grand moment de désillusion.
Beaucoup de mythes se sont effondrés. 

J'ai commencé à voir en plusieurs "leadeurs" de l'opposition des Ben Ali potentiels, des Ben Ali miniatures.
 Je pense que c'était la première et la dernière fois de ma vie que je me dis  : " يحيا بن علي . 

Cette époque de désenchantement, m’a fait perdre ma « virginité politique» , et m’a fait passer à l’âge adulte ; Je ne croyais plus au père noël.

J’ai cherché à lire, essayé de comprendre et m'instruire politiquement, et ce n'était pas facile, ni donné.

Quand je demandais aux gens « éclairés », les opposants, les politisés de me donner des livres, des documents, les réponses étaient toujours les mêmes : « pourquoi faire? Viens je vais te dire ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. »

Un an et demi plus tard, je suis retourné à Tunis : études, études d'ingénieur, et recherche de plus en plus difficile.

Quand en 2007, j'ai mis le premier statut sur FB de ma vie ou je parlais de politique, avec mon vrai nom et prénom, vraie photo, vraie adresse.. Ma liste d'amis de l'époque a diminué de la moitié. 
Les plus proches, m'ont envoyé des messages :«mais pourquoi tu fais ça? En quoi ça te regarde ? De quoi je me mêle ? »

il faut dire qu'ils avaient raison, j'étais ingénieur, plutôt bien payé, ma femme maître de conférence a l'université, mes frères et sœurs travaillaient ou étudiaient dans de bonnes écoles, je pouvais voyager, lire, sortir.. Pourquoi fourrer mon nez dans les affaires de ces gens qui ont été torturés, de la liberté d'expression ?

 « T’es naïf , regarde la sécurité et les routes et les hôpitaux, et les écoles ! » Ou « c'est du populisme ce que tu raconte, ça doit être plus compliqué que ça.. »  Ou encore  «  Qui es tu pour parler de politique? »

Je ne les ai pas trop écoutés, et j'ai continué à dire ce que je pense sans me cacher et à l’assumer. Je le faisais pour moi, ça m'aidait à respirer, à survivre.

2008, Rdayef.. Les vidéos étaient rares, les photos aussi, pour moi, ce n'était pas un choix, j’ai fait circuler autant que je pouvais, j’ai parlé, j’ai gueulé..
Mes amis? Mes proches? Pour eux j'étais négatif, populiste, j'incitais à la haine et la violence. Si ça ne me plait pas, j’avais qu’à  « trouver des solutions » Et des solutions viables bien sûr, au temps ou le départ de ZABA et la liberté de presse n’étaient pas des options. 

Début 2009, grève de la faim des étudiants. 
J’étais en Lybie. Même reflexe que pendant les événements de Rdayef, même réactions de mes "proches et amis".

Ca m'a valu ma première arrestation à l'aéroport de Tunis Carthage, et mon premier interrogatoire par la police politique.. Mais aussi, la guerre de la famille :  http://shr.tn/16yZ

Septembre 2009, les élections législatives.
Je suis à Tunis, c'est un droit, inutile de se faire des illusions, mais puisque c'est un droit, pourquoi s'en priver? J’ai réussi à rassembler avec beaucoup de peine quatre copains sans appartenance politique. On a fait une liste et on s'est présenté.

La liste a été refusée Et c'était pour moi, un autre contact avec la police politique, l’injustice, le gouverneur RCD qui a refusé de nous recevoir etc. 

Et dire que je ne faisais même pas de la politique; je n’appartenais à aucun parti, je n’avais aucun programme, aucune ambition réelle.. Juste une tentative d'affirmer ma citoyenneté.

Quelques jours plus tard, mon profil FB fût censuré. 
A cause de deux statuts que j’avais mis:

"لا مجال في تونس لرئاسة مدى الحياة" زين العابدين بن علي 7 نوفمبر 1987

22 عام يحكم فينا و يحكيلنا ع التغيير

C'était le 1er octobre 2009. Le lendemain, j'ai eu mon fils, Youssef.

Mes amis et proches étaient clairement moins nombreux qu’avant. 

Peu de temps après, la police m’a passé un message clair à travers mon oncle, pharmacien biologiste à Nabeul qui avait « ra2iss el e9lim » comme client. 

Depuis Rdayef , mon intime conviction fut qu'il fallait absolument que ZABA parte. Mais pouvais-je l'assumer? Non.
Et j'ai choisi de ne dire, de ne faire que ce que je pouvais assumer.

La censure de ma page m'a-t-elle fait peur? Oui.
La censure de ma page m'a-t-elle poussé à arrêter mon e-militantisme modeste (qui se résumait à quelques coups de gueule, quelques notes, diffusion d’infos qui n’étaient pas à diffuser)? NON.

Mes amis et mes proches? « Ok, on sait que la torture est bel et bien la, le vol, l'abus de pouvoir.. Mais regarde.. Y’a aussi plein de belles choses! Ton discours est négatif, tu ne propose rien, tu ne fais pas de la politique tu ne fais que contester.. Les affaires de l'état sont beaucoup plus compliquées que ça.. »

J’avais continué à lire, à essayer de comprendre, toujours avec une approche historique.
Ce que je faisias m’aidait à supporter la république mauve, sans pour autant me satisfaire. 

Seulement avais-je le courage pour faire plus? Avais-je suffisamment de courage pour aller en prison? NON, donc j'ai continué à ne dire, ne faire que ce que je peux assumer.

Avril 2010, une pétition électronique circule suite à la vague de la censure qui a touché le web. Je signe.

Mai 2010, une manifestation, bien réelle se prépare. Je me porte volontaire.
C’était une première dans l’histoire de la Tunisie indépendante: Un simple citoyen qui demande son droit constitutionnel : manifester.
Est-ce que c’était « risqué » ? Est-ce que je risquais de n’être qu'un énième cas, dont les défenseurs de droit de l'homme parleront sur internet? Oui. Avais-je peur? Oui. Pourquoi j'ai dépassé la peur? Parce que je me suis dit, que mes droits étaient bafoués, et que si je les veux je ne devais attendre de personne de les défendre pour moi, je devais donc les défendre tout seul.

Quelques jours plus tard, un autre signataire se présente: Slim Amamou.

Une deuxième arrestation après un enlèvement dans la rue, une arrestation qui a duré 12 ou 13 heures.
La manifestation fut annulée. On lança un appel à porter des T-shirts blancs et aller à l'avenue Habib Bourguiba.
Des personnes, des gens normaux, répondent à l’appel. 

Vieux de mes 28 ans à l'époque, je n’avais jamais entendu parler d’une manifestation à part pour "Gaza ou l’Iraq"  à Tunis. Le mur de la peur de ma génération venait de se fissurer. 

Mes amis et mes proches? Dans le stress de l’organisation il y'avait de la pitié dans leurs yeux  « Oh con, que fais tu de ta jeunesse? Pourquoi? Comme si ça va changer quelque chose.. »

Un mois plus tard, malgré les avertissements, les conseils, la conviction que le système ne me le pardonnerait pas si je m’obstine à le défier, j'organise une autre action : « lettre à un député ». L’idée était d’envoyer des lettres aux députés, pour les sortir de leur « ignorance » en ce qui concerne la censure en Tunisie.


Ces actions m'ont permis d'entrer dans le milieu très  « select » des e-militants… ou presque. Le constat fut le même, que celui que j’avais avec les partis en mon adolescence.

Comme la politique n'était pas ma spécialité, comme en politique on devait utiliser les larmes et souffrances des autres pour voyager ou avoir de la notoriété,  mon idée fut claire et mon constat confirmé : Ce microcosme politique est bon pour la poubelle, les honnêtes sont très rares, et c'est pour ça que la rue, monsieur tout le monde s’est désintéressé, notre "élite" était corrompue, la rue le savait, et le premier pas serait de commencer par nettoyer ce milieu.

Cette conviction m’a couté de voir le nombre de mes ennemis s’accroitre, attaques et clashs se suivaient et j'y ai laissé quelques plumes (j'avais tort ou raison, ça c'est un autre problème) : http://shr.tn/Vmdb

Sans de parler des menaces, caricatures, diffamations, et étiquettes : « RCD, populiste, naïf, négatif … » faites par les RCD et autres..
Oui, autres.. Car les milieux des "bloggeurs" des "activistes".. Sont comme un organisme humain, quand il y'a un corps étranger, le système immunitaire s’active, se mobilise pour le rejeter.  Surtout si ce « corps » n’entre pas dans leur jeu aux règles bien définies à l’avance. 

Le 17/12, 2010. La révolution tunisienne commence.
Je me transforme en agence de presse.
PC 20h/24 , téléphone, pas de travail, pas de vie, j’allais chercher l’information, je la vérifiais, je la partageais, je devais combattre la désinformation.
N’empêche qu’il m’est arrivé de me tromper : http://shr.tn/BXAu

Les amis, Les proches? Oui, ils m'ont bien expliqué combien je suis con, combien je le payerai cher. Les manifestants étaient des « casseurs » , j’étais « négatif » ,  j'appelais à « la violence » , j’étais « manipulé » .

رفاق الكفاح Slim et Azyz sont arrêtés.

J’avais transformé la maison d'un ami en QG.
La nuit de la publication de la vidéo : http://vimeo.com/19830855 était celle du début du travail pour un comité de soutien international pour Azyz et Slim. J'ai commencé à organiser une manifestation à Bruxelles en y invitant le maximum de journalistes possible à fin de dénoncer ces arrestations. 
Je me disais qu'ils auraient fait pareil pour moi. Ce qui s'est passé par la suite m’a montré que peut être pas finalement.
Le soir même un ami d’enfance, devenu policier, m’a appelé à quatre heure du matin me disant que j’étais recherché désormais, que c’était grave et que je ferai mieux de ne plus revenir en Tunisie. 


Ben Ali fait son discours de "fhemtkom". Ma position est claire : « dégage ».

Mes amis, mes proches ?  « Ça va pas? Et le vide? T’es négatif, tu ne propose rien en contre partie! Mais qu'es ce que tu raconte? Les affaires de l'état n'est pas pour les gosses etc... »

Ben Ali tombe.

Mes amis et proches ? Tous des révolutionnaires, même ceux qui ont changé leur photos de profil pour que FB ne ferme pas leurs comptes..

Je continue mon travail de journaliste citoyen avec les moyens de bord.

Kasbah 1 : ma position était claire. Je ne faisais toujours pas de politique, mais défendais les droits fondamentaux, et de la citoyenneté.

Les amis, proches ? « Tu incite à la violence, tu veux le malheur du pays, t'es négatif, tu appelle ça un argument? T’es populiste. »

Je rentre en Tunisie.


Kasbah 2 : Ma position est claire, ainsi que ma ligne conductrice, et toujours pas de politique.

Les amis, proches ? « Tu incite à la violence, tu veux le malheur du pays, t'es négatif, tu appelle ça un argument? T’es populiste. »

Le cercle de mes amis et proches commence encore une fois à diminuer. Les gauchistes, eux « les intellos » n'admettent pas que je critique Ahmed Brahim. Comme ils ne trouvent rien pour répondre, on me colle l’étiquette de "populiste".  Comme je ne suis pas le fils d'un militant, ou que je n’ai pas un nom de famille connu dans les salons politiques, comme je suis étranger à ce corps, à ces gens qui se connaissent, le système immunitaire s'active. Comme  j’utilise des mots simples et que la politique a son Jargon qu’on doit utiliser : Je suis « populiste. »

Kasbah 2: atteint partiellement ses objectifs. 

Mes amis et proches? Ils étaient tous pour Kasbah 2!!

Sebsi fut désigné premier ministre. J’étais optimiste pour un moment comme tout le monde. 
Après l’enchainement de "coïncidences" de Nesma, je me mis à creuser, toujours pas de politique, mais de l'histoire.
 "SI" Beji est un tortionnaire, très proche des Ben Ammar et ça explique bien beaucoup de choses.
Je l’ai exprimé, j’ai tiré la sonnette d'alarme, aussi fort que mes moyens me le permettaient.

Mes amis et proches? A l’époque de Ben Ali, ils étaient bien , très bien même. Après le 14 janvier ils ont commencé à participer à la révolution. Ils avaient peur pour l'économie, ils étaient pour le retour au calme et pour le premier gouvernement Ghanouchi. 
Ils avaient fait la révolution, ils étaient fiers de cette révolution. Et, ça les embêtait qu’un mec de leur âge, qui n'a pas fait d'études politiques, qui n'est ni islamiste ni gauchiste se permet de leur dire que  rien n’est fait, que leur révolution n’est qu’a son début. Ce n’était pas ce qu’ils voulaient entendre. 

« Bon il a tendance à simplifier sans pour autant zapper l'essentiel, il cherche et se documenter, logique, critique.. On va critiquer ses cigarettes hein? Ou non non, on va dire qu'il est islamiste hein? Non non, revenons à négatif et populiste, oui ça c'est bien, oui populiste ça colle bien vu ses origines populaires qu'il ne cache pas. Lui dont le père faisait 8km pour aller à l'école primaire et passait ses vacances d'été à traire les brebis. »

« Attends! On va lui demander de donner des solutions, lui simple mortel, toutes les solutions! Et même si dénoncer le mal, est un début de solution, on va critiquer ça hein? »

« Il y’a peut être mieux, critiquons son travail de recherche, confortablement assis dans nos fauteuils, ne cherchons pas à l'aider, à faire mieux. Non on va juste lui dire qu'il est jaloux de X ou de Y, oui qu'il s'acharne, hein, ça sonne bien ça il s'acharne..  »

« Tiens, il est tombé dans le piège, il a parlé de Bourguiba, une icone intouchable, on va affirmer qu'il est con, hein, ça marchera. »

Si j'avais dit le 18/12 que je propose que Ben Ali parte, ça aurait été quoi? Big joke? Populisme, idéalisme? Manque de maturité politique?

Si je vous dis aujourd'hui, qu’ils sont tous sales, corrompus, des Ben Ali  potentiels et que je propose qu'on les dégage tous, que je propose qu'on ouvre tous les dossiers depuis l'indépendance, qu'on se réconcilie avec notre histoire, qu'on prend notre destin en main, que لا ينفع العقار في ما أفسده الدهر
Que la jeunesse, non partisane, qui ne s'est pas mouillée dans les guerres idéologiques, qui n'a pas la soumission à la France dans le sang doit balayer ces dinosaures, tous, opposants ou autres, sacrifier 2 ou 3 ans de son "luxe" , de son "économie" et prendre son destin en main.. Vous me diriez quoi? 
Big joke? Populisme, idéalisme? Manque de maturité politique?

C’est ce que je pensais aussi.

Peut être un jour je découvrirais que j'avais raison, ou pas , en attendant, je  continuerai à fouiller dans l'histoire, à lire, à essayer de comprendre, à critiquer, à dire ce que je pense haut et fort même si je sais que ça ne va pas plaire, et a vous regarder essayer de construire sur ساس خايخ et surtout ne jamais faire de la politique, mais de la contre politique ,toujours le langage simple de l'ingénieur, et à chaque fois que je me sentirai seul, ou trop attaqué, fatigué, j'ai mon antidote, ça marche toujours.  http://shr.tn/6y6i


Pourquoi ce texte? Est ce que je cherche à me justifier? 

Non, je n'ai jamais été aussi convaincu de ce que je fais.

Ce texte est pour introduire les prochaines étapes; FB ne me suffit plus. Je vais passer au deuxième stade bientôt inchalah, car je ne veux pas me réveiller dans 10 ou 15 ans pour voir que je ne suis qu’une copie de ceux que je critique aujourd'hui.
Je vais continuer à faire, à travailler, à essayer de faire bouger les choses. 
Et je suis plus optimiste que jamais.



 « Ton courage leur rappellera qu'ils sont lâches, ton travail leur rappellera qu'ils sont paresseux, ton intelligence leur rappellera qu'ils sont cons. Et ils n'aiment pas qu'on leur rappelle ce qu’ils sont. Ils t'en voudront pour ça, ils te combattront pour ça. » Tahrer Ayari.