Artistes de mon pays, Je vous ai longtemps critiqué et déprécié.
Je n'ai manqué aucune occasion pour vous rappeler que vous étiez majoritairement silencieux, complices par votre silence et de vous jeter à la figure le fait que même si certains parmi vous ont "parlé", une grande partie de ceux qui l'ont fait l'ont fait quand leur propres intérêts étaient menacés ou qu’ils n’arrivaient pas à se trouver une place avec la mafia artistique de l’époque.
Si je vous écris en français, c’est par choix.
J’ai côtoyé plusieurs artistes tunisiens et j’ai constaté que pour plusieurs, le français est mieux compris, mieux reçu. C’est compréhensible; pour de longues années, ce que vous faisiez était destiné à un publique francophone, qui subventionne, paye et invite, pas pour votre peuple que vous avez eu l’habitude de snober.
Cette lettre n’est pas pour vous critiquer, bien que mes critiques aient toujours été une sorte d’appel au secours, une manière d’espérer pousser à réfléchir.
On a tous espéré quelque chose d’immédiat de la révolution, et j’imagine que vous plus que n’importe qui d’autre, êtres rêveurs par nature.
Je pense qu'on a aussi fini par comprendre qu'on ne peut pas attendre des résultats d’une révolution en un an et demi et que la révolution n’est pas un évènement mais un processus.
Parler de liberté et de démocratie c’est facile. C’est facile aussi de regarder quelqu’un et de lui dire : Allez voter, oui maintenant vous pouvez voter.
On a voté, et qu’avons-nous choisi ? Nous avons choisi la génération qui incarne le plus le passé. On a cherché a voter pour des figures à l’image de ce qui était avant, des figures et des têtes qui ressemblent quelque part à l’image que nous avons du pouvoir, de l’ancien pouvoir (à gauche, comme à droite), hostiles comme nous sommes envers tout ce qui est nouveau.
Ce n’est pas une surprise, ce n’est pas spécifique à notre culture arabo-méditerrano-musulmane. L’être humain s’habitue à l’oppression, à ignorer ses droits, à ne pas avoir de voix... Il s’adapte.
Mais face à cette adaptation, l'art reste un moyen et pas n'importe lequel.
Pourquoi l’art, et pas un discours politique ? parce que seul l’art peut casser les dogmes aussi ancrés qu’ils soient, et parle à l’âme en traversant toute stratification d’habitudes, aussi épaisse soit elle.
On a fait une révolution, c'est bien on en est fiers mais ce n’est pas fini ! Le 14 janvier était juste un début, un point de départ.
Artistes de mon pays, le pouvoir dont vous êtes dotés et votre capacité d'influence vous mettent devant une lourde responsabilité.
Votre mission n’est pas politique et votre rôle n’est pas d’influencer les gens pour les pousser à exprimer vos idées, mais de les aider à apprendre à exprimer leurs propres idées.
Si le travail se résumait à un "Allez voter", ce sera trop facile. Mais vous l'avez certainement compris, le vrai travail doit se faire sur les malaises les plus profonds, les habitudes les plus ancrées et les relations.
Une relation en particulier peut être : celle avec le père, celle avec l’autorité. En effet, une ressemblance frappante entre l’image du père pour les générations passées et l’image du président, l’image du chef, du patron : il ne se trompe jamais, il connait notre bien mieux que nous, il n’accepte jamais aucune forme d’opposition ou de questionnement, et encore moins de critique.
Le jour ou on arrivera à changer cette perception et à empêcher les générations passées de la transmettre à la jeunesse, on pourra parler de démocratie, de liberté et de droit d’expression. Ce jour la seulement, les élections seront différentes et exprimeront une vision et une volonté.
Dans plusieurs villes tunisiennes, dans plusieurs cités, on a vu des gens voter guidés non pas par des choix politiques, mais par des choix tribaux, de parenté, de sang. On a vu des petits villages entiers voter comme le dit « kbirhom »,et je pense que tout cela est lié, lié à la perception, l’image qu'on se fait du « pouvoir », à la relation avec le père qu’il soit le président, le patron, ou l’homme d’autorité tout court.
Je pense qu’en Tunisie le vote était guidé par la peur. Et ça, ça fausse le sens profond du vote même, car en temps normal on ne vote pas par peur, on vote par conviction, on vote par espoir.
Le vote par peur est un ticket vers le passé, un retour dans le cercle, avant on avait une seule personne pour laquelle on vote, pour laquelle on dit: « oui » par peur. Aujourd’hui on a plus d'une personne, mais le même mécanisme est toujours utilisé : la peur. Et l’artiste, doit donc combattre la peur, toute forme de peur, pas l’alimenter
Einstein disait: « L'imagination est plus importante que le savoir. » Je pense que le problème de notre révolution c'est qu'elle manque d'imagination !
On n’arrive pas à imaginer une vie politique sans peur, on n’ose pas imaginer une alternative, on n'imagine pas tout court.
On est pris dans le piège de la bipolarité, on est prisonnier des dogmes, des perceptions qui ont poussé une partie de nous à se révolter un jour. Et je suis convaincu, que c’est la que les artistes peuvent travailler : sur notre imagination collective, notre capacité à imaginer qui est notre seule porte de sortie.
On a besoin de rêver, d’oser rêver. Et pour oser rêver, il faut casser la peur. Les artistes ne doivent en aucun cas semer la peur, prenez le temps de vous arrêter, de réfléchir, d’observer, et de briser ce cercle dans lequel nous sommes pris, c’est votre travail.
Quand j’observe quelques positions politiques, quelques réactions des artistes de mon pays je réalise qu’ils participent à la création et la propagation cette peur et qu’ils l’alimentent, s’éloignant ainsi des vraies causes.
En tant que personne qui croit en la valeur et le rôle de l’art, je verrais ça comme une trahison, et je pense ne pas être le seul, je vous lance donc cet appel pour vous demander en tant que citoyen tunisien concerné par ce que vous faites, de briser la peur et de faire preuve d'imagination pour qu'on puisse se débarrasser de la dictature et des dictateurs qu'on porte en nous, du paternalisme, et des choix guidés par la peur. Car l'art vaut mieux que ça, et car nous valons plus que ça.


